Ile Maurice. Dimanche 11 Novembre 2001 - No. 14144
Page préparée à 12h00 (heure de Maurice)
 
LOISIRS

Quand la grimpe se professionnalise

Partir à l'assaut des montagnes en toute sécurité, c'est désormais possible grâce aux guides expérimentés.

Les alpinistes pendant l'ascension du Pieter Both.


"Ahhhh", hurle Yashvin face au vent, debout sur la "tête" du Pieter Both, les bras en croix. Un cri de victoire, comme pour exorciser la peur qu'il avait au ventre. À l'instant même, l'écho monte de la montagne et son explosion de joie se répercute dans un ciel d'azur.

À 824 mètres du sol, ce jeune alpiniste amateur domine l'île et tutoie le soleil qui lui semble si près. L'après-midi est à peine entamée. "Jamais mo ti croire mo ti pou kapav faire ça", lance-t-il, incrédule. Il ne sent même plus les fatigues de l'ascension.

Ses deux guides professionnels, Krish Hardowar et OB, assis à ses côtés, restent silencieux. Modestes, dans cette victoire qui leur semble si dérisoire. "Notre ambition, c'est d'ouvrir une marche de crête du Pieter Both jusqu'à la montagne du Pouce à quelques encablures", explique Krish, en montrant la direction de l'ouest. Puis d'un geste machinal, il essuie les gouttes de sueur qui perlent sur son front. Olivier avale une grande rasade d'eau, à même la gourde. "Sentir que l'on a accompli un exploit reste un moment féerique", assure-t-il, solennel.

Yashvin reste debout, comme pour davantage savourer sa victoire. Une victoire sur sa peur. Une victoire sur lui-même. Et sa récompense s'étale là, sous ses pieds, à perte de vue.

Au nord, ce sont les îlots qui arrêtent le regard. Le Coin de Mire scintille sur une mer d'écumes. L'île Ronde paresse à ses côtés et les autres îlots s'étirent à l'est. Plus bas, les plaines se découpent en mille carrés d'un vert aux multiples teintes. Au premier plan, le sommet de
la montagne des Deux Mamelles se dresse fièrement. Plus près encore, le village des Mariannes laisse deviner les senteurs de ses champs d'ananas.

À l'ouest, on aperçoit nettement les navires dans les eaux calmes de la rade. Du fourmillement de la vie industrielle de la capitale, on n'aperçoit que les minuscules volutes des fumées des cheminées d'usine. À Mer Rouge, les cheminées de la Mauritius Chemical Fertilizers Limited (MCFI) et de la station thermique du CEB crachent une fumée jaune dans le bleu du ciel. Derrière, les côtes sablonneuses de Baie-du-Tombeau s'étirent jusqu'au Coin de Mire.

"Parfois, quand le vent souffle dans notre direction, on entend monter le vacarme de Port-Louis", raconte Krish. Yashvin écoute, émerveillé.

Yashvin savoure sa victoire.


De temps en temps, le bruit d'un moteur nous parvient de la Vallée-des-Prêtres à l'extrême gauche et troue le silence. Le regard saisit alors un camion en miniature qui s'échine sur les pentes raides des champs de cannes. Il laisse dans son sillage une fine traînée de fumée blanche qui se découpe sur le vert des champs. Les maisons de Crève-Coeur, telles des petites boîtes blanches, dorment au fond de la vallée.

"Guette ça !, s'exclame Yashvin. Un paille-en-queue surgit de sous la "tête" du Pieter Both, et d'un battement d'ailes glisse dans les poussières des nuages. "Mo kapav guette zotte enne zourné", explique Olivier. L'oiseau blanc est rejoint par l'un de ses compagnons. Nous assistons alors à un ballet aérien.

Admiratif, Yashvin s'assoit sans s'en rendre compte sur le rocher à côté de Krish et d'Olivier. "Fodé vinne ici, pou conné", dit-il calmement, le regard tourné sur la chaîne de montagnes de Rivière Noire-Savanne, séparée de celle de Moka par les Plaines-Wilhems. Avec la montagne du Corps de Garde au premier plan, bercée par celle des Trois Mamelles.

Soudain, un lointain vrombissement déchire le silence qui enveloppe le Pieter Both. Les trois tournent instinctivement la tête dans sa direction. Petit à petit, un minuscule point noir apparaît. "C'est l'hélico d'Air Mauritius", explique Olivier. "Ce sont des touristes qui visitent l'île."

En un rien de temps, l'engin s'est approché de la "tête". Il en fait le tour. On voit clairement le pilote et les passagers qui nous font des signes. "Ohé, arrête faire tapaze", plaisante Krish en hurlant, les mains en porte-voix. Du coup, le petit groupe se retrouve vite sur pied, agitant frénétiquement la main en retour. "Ils sont autant surpris que nous de tomber sur des gens au sommet", assure Olivier, en prévenant : "Faites gaffe, l'hélico déclenche toujours une bourrasque". Il n'a pas le temps de terminer sa phrase, que l'hélicoptère vire de bord. Et chacun de s'accroupir pour résister à la force du vent. L'appareil s'éloigne alors aussi rapidement qu'il était apparu.

"Bon bizin dessant astère", lance Krish sur un ton décidé qui arrache Yashvin à sa rêverie. "Kouma pou dessanne-là ?" "Avec la corde, kouma nou finne monté", le rassure Olivier. Ainsi s'achève ce qui semblait une aventure insurmontable trois heures plus tôt : grimper le Pieter Both dans des conditions de sécurité optimales.

Aventure qui avait commencé vers huit heures, dans la vallée de Crève Cœur, aux pieds du Pieter Both. "Nous nous informons d'abord de la santé du client afin que la trousse de secours soit adaptée", explique Olivier. "Dès la rencontre, nous faisons une évaluation visuelle de ses conditions physiques", poursuit Krish. Entendez par là, son embonpoint, son souffle, ses capacités pour la grimpe. "Bien souvent, nos observations se confirment dès la marche d'approche, quand le client entame la première pente", explique Olivier.

Au pied de la montagne, on partage les équipements, harnais, cordes, casques, sacs à dos. "En tombant de 50 mètres, un caillou peut percer un crâne", assure Krish. D'où l'obligation de porter un casque lors de l'ascension. "Nous leur expliquons ensuite comment reconnaître les possibilités d'orage."

"Au pied du Pieter Both, il y a un petit mur qui nous permet d'évaluer l'équilibre de nos clients, quand ils le traversent", dit Olivier. Puis, la grimpe commence véritablement. La première demi-heure de grimpe est relativement facile. Puis on arrive face à une dalle inclinée. On déploie alors les cordes, les crampons mécaniques, les mousquetons. "Les cordes servent à assurer une meilleure sécurité, bien qu'elles ne soient pas indispensables", commente Olivier. "Mais en montagne la sécurité n'est jamais de trop", rétorque Krish.

Une fois cette dalle franchie, on arrive à un col, avec de chaque côté des précipices de plus de 300 mètres. Les grimpeurs se mettent en cordée. Le col, qu'ils traversent en une heure environ, les mène à l'épaule, qui conduit à la "tête". "À voir le gros rocher loin là-haut comme objectif, on se demande comme il tient dans le vide", remarque Yashvin. L'épaule constitue l'avant-dernière partie de l'ascension. "C'est là qu'on décide de poursuivre ou non, selon le souhait des gens, leur condition physique et les conditions climatiques", explique Olivier. "Mais c'est déjà un exploit que d'arriver jusqu'à l'épaule", ajoute Krish.

"Ce qui est fascinant avec la montagne, c'est qu'on peut toujours accomplir quelque chose en fonction de ses capacités", assure Olivier.

Patrick YVON

Vertical World Ltd : une entreprise en pleine ascension

 

La Vertical World Ltd est une entreprise de loisirs récemment créée par Krish Hardowa, guide de moyenne montagne formé professionnellement et son assistant Olivier Bourquin . Olivier est technicien  et Krish, secouriste et instructeur-éducateur de moyenne montagne. Krish a  reçu sa  formation à l'étranger, en France, en Angleterre et en Corée du Sud. La compagnie a pour objectif d'offrir des loisirs sains en pleine nature. Mises à part les escalades en montagne, elle propose du canyoning et des randonnées. "En plus, nous sommes formés pour porter secours dans des endroits difficiles d'accès comme en montagne ou en haut d'un immeuble de plusieurs étages", explique Krish.

Renseignements : Tél. : 254.66.07.

"Leave No Trace"

Leave No Trace (LNT) est un programme d'éducation à la préservation de l'environnement initié par le département américain des bois et forêts à l'intention des randonneurs et des campeurs. Il s'agit de les éduquer afin que leur passage ait un minimum d'impact sur l'environnement.

Il comprend sept principes :

Planifiez et préparez. Cette phase de réflexion permet de tracer son itinéraire en fonction de ses objectifs précis et de choisir les équipements appropriés. L'itinéraire et l'équipement changent s'il s'agit d'une randonnée pendant la saison des goyaves de Chine ou la saison des grosses pluies.

Marchez ou campez sur des surfaces dures. Marcher sur des rochers ou sur des sentiers existants laisse moins de traces que se frayer un chemin à travers la forêt vierge.

Pack It In, Pack It Out. Les principes du LNT sont un défi pour ne pas laisser ses déchets dans la nature. La phase préparatoire permet de réduire ses déchets à la source. On laisse, par exemple, les emballages inutiles à la maison. Ramasser sur le chemin du retour, les déchets laissés par les autres est un autre exemple.

Débarrassez-vous écologiquement de ce qu'on ne peut remballer. Le LNT contient quatre principes sanitaires de base :

1. évitez de polluer les sources d'eau
2. éliminez les contacts directs avec les insectes et les animaux
3. maximisez la décomposition
4. minimisez l'impact social.

Sachez, par exemple, que les excréments humains mettent un an et demi pour se décomposer. La meilleure façon de s'en débarrasser, c'est par la méthode "catholes". Il s'agit de faire ses besoins dans un petit trou à environ 70 pas de toute source d'eau, des sentiers ou du site d'un campement, que l'on recouvre après. On ne jette ni le papier toilette ni les serviettes hygiéniques dans la nature. On les rapporte dans un sac en plastique.

Ne détruisez rien. Donnez aux autres l'occasion d'avoir la sensation de la découverte, en vous abstenant de toucher aux pierres, aux plantes rares, aux vestiges archéologiques ou autres objets d'intérêt que vous avez découverts.

Minimisez l'emploi et l'impact des feux de camp. Ceux-ci laissent des cicatrices profondes dans la nature : arbres coupés, branches à demi-calcinées, cendres.

Respectez la vie sauvage, en vous abstenant, par exemple, de donner à manger aux animaux en pleine nature. On ne doit pas les habituer à dépendre de la nourriture humaine.

Pensez aux autres. Respectez la vie privée des autres. Ne faites pas de bruit.

 

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